vendredi 18 septembre 2009

Vincentcoppey0909

 

 

Partir de Madame Bovary. Il y a quelque chose de grotesque à travailler sur l’agonie de Madame Bovary, trop de malheur dans une seule figure. Et puis le côté hyper classique français de la figure. Grave/amusant/grotesque. Bovary est-ce le monde qui agonise ? La médiocrité d’une petite société qu’il faut pourtant fréquenter ? Non, c’est plus petit que dire le monde comme totalité. Plutôt l’expression d’un gâchis et d’une perte. « Je suis Madame Bovary, la seconde épouse de Charles. Oui, déjà quelqu’un avant moi. Je voudrais qu’elle soit mon amie. Personne ne connaît la première épouse de Charles. »

 

Je me nourris et je prends connaissance de la parole rationnelle. Je m’intéresse à ce qui était là avant moi. Mais au théâtre je ne suis pas raisonnable. J’aime simplement cette expérience de répétition où l’irrationalité, la fantaisie poussée est donnée là pour des raisons qu’on aura jugé être de bonnes raisons. Comme expérience de pensée il y a le corps et tout le reste. La science cherche la vérité avec une difficulté incomparable. Mais pas avec le corps et la mise en jeu/je de toute la personne. Ca n’arrive pas partout.

 

Bovary, d’une manière ou d’une autre, agonise. Légèrement quelques fois, délicatement ; d’autres fois avec outrance. Elle reçoit des visites, le plus souvent des hommes. Des jouisseurs tout comme son agonie est une espèce de jouissance. Je voudrais dire l’ambiguïté dans laquelle, à notre plus grand étonnement, nous nous trouvons quelques fois engagés. Charles vient ; moi ; mon Moi, ce qui n’est pas tout à fait la même chose ; la première femme de Charles dont personne n’a jamais entendu parlé, la femme oubliée, morte née quasiment – sa conversation avec Emma est un événement pour toute la littérature, et c’est ce soir.

 

Comment faire si quelqu’un ne connaît absolument pas Madame Bovary de Flaubert ? Quelqu’un qui n’en aurait jamais entendu parler. Cette personne pourrait arriver et demander à Emma ce qu’elle fout là dans un spectacle de théâtre contemporain. Alors Emma lui explique qu’elle est très connue mais de moins en moins, qu’elle n’a pas à se justifier d’être là parce que lui ne la connaît pas, que cela peut s’arranger, qu’elle aime bien le théâtre aussi bien qu’elle s’y soit pas mal emmerdée et pas seulement au théâtre. Lui aussi dit qu’il s’est emmerdé alors qu’il ne savait pas qui elle était. Finalement ils sympathisent et il la trouve jolie et plus que cela.

 

« Je voudrais embrasser, je voudrais aimer, me frotter comme un animal contre celui qui est d’accord tellement d’accord de m’accueillir en me laissant devenir un animal. Jamais je me suis sentie ainsi civilisée, je veux dire humaine comme une personne qui ce frotte et qui baise au point de devenir un animal. Aidez-moi. »

 

Sentir le corps de l’autre. Ce besoin est plein de sens. S’en rendre compte lorsqu’il ne peut être assouvi.

 

Je ne veux pas prétendre exposer les raisons, après les avoir comprises, pour lesquelles la société, le monde en entier est détérioré, va mal, n’est pas dirigé pour améliorer la vie sur terre etc. Plutôt décrire, développer une petite narration du quotidien, exprimer l’outrance, exagérer, développer une image qui convoque les sens, les affects, s’engager de cette manière-là : « je pense que telle image dit cet état de fait que j’ai envie de monter comme une mauvaise chose ». Je préfère au théâtre.

 

Il y a d’un côté formuler un refus, une objection du fait de l’émotion provoquée par la détérioration de nos conditions de vie quotidienne afin au moins de se décharger en prenant position, voir espérer une prise de conscience ; et de l’autre côté, le monde comme un état de fait inchangeable, hors de notre volonté ou que faire une science éthique serait  « comme une tasse à thé qui ne contiendra jamais d’eau que la valeur d’une tasse, quand bien même j’y verserais un litre d’eau ».

 

A la question que tout le monde se pose la plupart du temps : ce qu’il faut faire/le mieux/ce que nous devons faire/ce que nous pensons être le mieux. S’il faut parler du monde comme il va mal,  je mets à côté de mes objections La conférence sur l’éthique. Qu’est-ce que je peux faire de ça ? Ecrire un livre qui soit un livre d’éthique est impossible. Est-ce que Wittgenstein veut dire qu’il n’y a pas d’éthique ? Non, Mais qu’elle ne peut formuler ce qu’on appelle une proposition éthique qui ferait une science :

« Par exemple, si nous lisons dans notre livre du monde la description d’un meurtre, avec tous ses détails physiques et psychologiques, la pure description de ces faits ne contiendra rien que nous puissions appeler une proposition éthique. Le meurtre sera exactement au même niveau que n’importe quel autre événement, par exemple la chute d’une pierre. Assurément, la lecture de cette description pourrait provoquer en nous de la douleur, la colère ou tout autre émotion, ou nous pourrions lire quelle a été la douleur ou la colère que ce meurtre a suscitée chez les gens qui en ont eu connaissance, mais il a aura là seulement des faits, - des faits mais non de l’éthique. Aussi me faut-il dire que si je m’arrête à considérer ce que l’éthique devrait être réellement, à supposer qu’une telle science existe, le résultat me semble tout à fait évident. Il me semble évident que rien de ce que nous pourrions jamais penser ou dire ne pourrait être cette chose, l’éthique ; que nous ne pouvons pas écrire un livre scientifique qui traiterait d’un sujet intrinsèquement sublime et d’un niveau supérieur à tout autres sujets. Je ne puis décrire mon sentiment à ce propos que par cette métaphore : si un homme pouvait écrire un livre sur l’éthique qui fut réellement un livre sur l’éthique, ce livre, comme une explosion, anéantirait tous les autres livres de ce monde. Nos mots, tels que nous les employons en science, sont des vaisseaux qui ne sont capables que de transmettre signification et sens naturels. L’éthique, si elle existe, est surnaturelle, alors que nos mots ne veulent exprimer que des faits ; comme une tasse à thé qui ne contiendra jamais d’eau que la valeur d’une tasse, quand bien même j’y verserais un litre d’eau. »

 

Nous n’avons pas l’ambition d’écrire un livre d’éthique, alors qu’est-ce qu’on peut faire avec le désir né de dire quelque chose sur ce qui serait mieux ?

 

Dominique de Rivaz qui décide de parcourir à pied les 150 km de l’ancien mur de Berlin afin de générer de l’écriture et de l’image, je trouve ça bien. De la marche à l’écriture, une vieille formule. Occuper avec le corps ce qui a disparu, dont on a seulement entendu parler, à l’intérieur de quoi on ne se trouvait pas. Néanmoins un espace qu’on veut occuper, qu’il faut occuper pour être concerné. Avec la marche, un espace politique sera perceptible dans les images qui sortiront de l’expérience. Cette manière descriptive de se sentir concerné, je l’approuve pour ces raisons. Je voudrais parcourir la figure de Bovary de cette manière. La marche donnera quelque chose qu’on en peut connaître avant. Peut-être un homme qui marche pour se sentir concerné. Cette image est un cliché socialiste, à mon plus grand regret.

 

Le mur est un événement collectif, tout comme Madame Bovary, non ? Partir d’une référence collective – ce qui semble être une évidence. Peut-être dois-je choisir une figure plus contemporaine ? Elisabeth Kopp vient voir Emma. Elles se font des confidences, elles s’embrassent, font l’amour. Ce qu’elles n’ont pas fait pour un homme !

 

 

 

 

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