Le scandale de la décadence poursuit depuis quelque temps le toro bravo. Cette année encore, la feria de Séville, en avril, et celle de la san Isidro à Madrid en mai, ont été témoins du triste spectacle d'un animal jadis puissant et féroce qui n'est plus qu'une créature impotente, infirme, épuisée et parfois douce comme le miel, dont on a pressé jusqu'à la dernière goutte d'ardeur, de race et de bravoure. Tel est le protagoniste de la corrida moderne, celui qu'ont réussi à imposer les toreros vedettes et qui apparaît aujourd'hui comme le principal ennemi de la corrida.
Pour l'heure, la majorité des aficionados ont déserté les arènes, occupées désormais par un nouveau public ignorant et festif. Pourtant, aussi incompréhensible que cela puisse paraître, aucun des acteurs du monde de la tauromachie ne semble disposé à chercher des solutions. Où se trouve l'explication? D'abord, dans l'évolution de la corrida; ensuite dans la sélection.
Les toros du 19ème siècle et du début du 20ème étaient des animaux imposants, violents, rudes et brutaux, et les toreros les combattaient. En d'autres termes, ils les affrontaient, ils bataillaient et esquivaient leurs coups de corne jusqu'à l'estocade finale. Puis est apparu Juan Belmonte (1892-1962) et, avec lui, le combat est devenu un art, imposant un changement radical dans le comportement du toro.
C'est ainsi qu'on en arrive à la sélection génétique, qui est le domaine des éleveurs, véritables scientifiques auto-didactes qui, sans être vétérinaires, ni généticiens, ni médecins, ont réussi à faire du toro d'aujourd'hui une anomalie au sein de sa propre espèce. On veut un taureau qui baisse la tête devant la cape, qui se soumette aux piques, poursuive les banderillos et fasse montre d'endurance et de noblesse pendant le long travail à la muleta. Mais on veut aussi qu'il ait de la présence et qu'il soit beau, harmonieux, noble, doux, bon. Bref, on recherche un inexistant merle blanc, un hybride, mi-artiste, mi-fauve, pour une nouvelle conception de la corrida. Voilà en tout cas pour la théorie, car, dans les faits, la sélection a dégénéré, donnant un animal sans force, dénaturé et parfois noble et doux à mourir d'ennui, qui, au lieu de respect, inspire de la pitié. Ajoutez à cela la quasi-disparition de l'afficionado connaisseur et exigeant et la domination des toreros stars, et voilà le résultat: une espèce bizarre, en mutation génétique constante, un animal nouveau destiné à un spectacle reconverti en rendez-vous mondain, où l'ignorance du public autorise la tromperie et la manipulation.
Hier, on combattait; aujourd'hui on torée. Hier, les aficionados faisaient la loi; aujourd'hui, ce sont les organisateurs de corrida. Et ces derniers imposent leurs critères en premier lieu aux éleveurs, qui ne sont pas maîtres chez eux. Le toro d'aujourd'hui est tel que l'ont conçu les toreros vedettes, conscients que cet animal moribond diminue les risques et leur offre des triomphes faciles devant des publics généralement plus intéressés par la l'alcool et les cigares que par la pureté du spectacle.
(...)
Joselito El Gallo boulversait les foules avec un animal moins volumineux que celui d'aujourd'hui mais féroce et combatif. Le torero d'aujourd'hui, à quelques rarissimes exceptions près qui ne suffisent pas à justifier son existence, est ennuyeux et insupportable en raison d'un toro dont on a tant modifié le comportement qu'il n'est plus compatible avec l'émotion. Ce toro moderne est un scandale qui, si l'on ne fait rien, mettra fin à la corrida.
Courrier International, Antonio Lorca-El Pais, Madrid
lundi 10 août 2009
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